Vous préférez Pascal, votre pseudonyme ou Peter lorsqu’on s’adresse à vous ?
Peter.
Alors, pourquoi avez-vous choisi un nom fictif ?
Parce qu’au départ j’ai eu peur d’être rejeté. C’est dangereux d’être à la fois professeur de Philosophie dans une université allemande et commencer à écrire des romans.
Pourquoi ?
C’est considéré comme quelque chose peu respectable. Du point de vue académique, on perd toute crédibilité. C’était comme si la vie académique n’était pas suffisante à mes yeux, donc je devais faire quelque chose d’autre mais les sanctions peuvent être sévères. Lorsqu’on écrit un premier roman, on n’est pas sûr de soi. Il y a un manque de confiance en soi, on a peur d’être facilement blessé avec les réactions négatives, on veut s’auto protéger. J’ai souhaité voir de loin ce qui arriverait avec mon livre. Lors du deuxième roman, j’ai considéré que je devais révéler mon identité, mais au niveau psychologique le nom de Pascal est passé à faire partie de moi.
Ce livre a déjà vendu plus de deux millions d’exemplaires dans le monde. L’histoire commence avec un professeur de philosophie qui change de vie, étant fasciné par une femme avec la sonorité de la musique portugaise. C’est la musique de la langue qui l’a mené à écrire Comboio Nocturno para Lisboa (Train Nocturne à destination de Lisbonne ?
Exactement. Au départ, j’ai été motivé par le son de la langue, la mélodie des phrases. Lorsque Flaubert a écrit Madame Bovary, il a envoyé une lettre importante à un ami. Il disait qu’il souhaitait qu’il n’y ait pas d’intrigue afin de pouvoir écrire un livre sur rien, révélant à peine la mélodie et la poésie des mots en Français. Lorsque j’ai lu cette phrase, j’ai eu la sensation d’avoir découvert le fil conducteur pour développer mes thèmes philosophiques : la solitude, la mort, la déception, la loyauté… C’est très difficile d’écrire sur ces thèmes. Une certaine musicalité est nécessaire. J’ai pensé que moi, un Suisse, élevé dans la ville de Berne, je n’arriverais pas à avoir assez de caractère pour faire expulser de moi les phrases qui sortent de la plume d’Amadeu de Prado. J’étais trop petit et insignifiant. Ce n’est pas de la coquetterie. La solution était d’inventer un personnage qui pouvait dire des phrases comme celles-là et cette personne fut Amadeu de Prado. Lorsque cela c’est produit, du point de vue psychologique, j’ai vu la photo du jeune Anton Chékov. J’ai pensé qu’il était du style à écrire ce genre de phrases. J’ai découpé la photo, je l’ai placé dans un cadre, je l’ai placé sur mon bureau et j’ai donné le nom d’Amadeu de Prado à ce visage. Chékov avait un tempérament religieux, mais au niveau intellectuel, c’était un sceptique qui prenait des risques tout en étant vulnérable en même temps. Et Prado semblait être le nom indiqué pour ce visage.
Et pourquoi un Portugais, écrivain de la résistance pour développer ces idées ?
Oui, parce qu’il y a Pessoa, le son de la langue que j’adore et que je regrette de ne pas avoir le temps d’apprendre à parler. Et Lisbonne comme ville qui s’encadre à la perfection dans "Mundus" [nom du personnage du professeur de philosophie qui a tout quitté pour poursuivre l’écriture mystérieuse d’Amadeu de Prado]. C’est une ville qui fonctionne au ralentie, avec des aires de XIXème, hormis les voitures ; et un peu décadente. J’avais aussi besoin d’un dictateur pour avoir le thème politique de la résistance dans le livre. Pour avoir un mouvement de résistance, il faut qu’il y ait un dictateur et entre le dictateur et le résistant, je désirais un conflit du genre père et fils, donc il fallait un dictateur spécial qui prône une image paternelle. Ce ne pouvait pas être Franco, ni Hitler ni Mussolini ou encore Staline. Salazar était un homme différent. Un intellectuel, un professeur d’économie, ce n’était pas quelqu’un qui appréciait la brutalité. Bien entendu qu’il a commis des actes brutaux mais rien de comparable avec ce que Staline ou Hitler ont fait. Donc, c’est Pessoa, le son de la langue, Lisbonne comme ville et le dictateur indiqué. Tout cela m’a conduit au Portugal et à Lisbonne.
Vous parlez beaucoup du son de la langue. À quoi ressemble la langue portugaise ?
C’est le shhhhhh, le ççççç (l’auteur fait une pause pour réfléchir). C’est doux, tendre, sédatif et qui ne séduit pas facilement. J’arrive à entendre la mélodie du Portugais pendant toute la journée. Chez moi, j’ai une chaîne portugaise et j’arrive à l’écouter pendant des heures, bien que souvent je n’y comprenne rien. C’est comme un beau paysage où on entre et oubli tout.
Vous lisez en Portugais ?
Oui. Je n’arrive pas à parler en Portugais mais je sais lire en Portugais. C’est facile. Ce n’est pas facile d’écouter car vous mangez vos mots... Et j’ai lu votre journal (DN) que j’ai également référé dans mon livre (rires)...
Vous avez aussi lu Pessoa en Portugais ?
Oui. C’est le seul écrivain portugais que je connais vraiment bien. Mais je vais en lire d’autres. J’ai lu des traductions d’António Lobo Antunes. Il me semble qu’il s’agit d’un écrivain excentrique et incroyablement poétique. Comme Flaubert, j’aimerais pouvoir écrire juste pour utiliser les mots. L’intrigue n’est pas nécessaire. Il est très proche des poètes. Comme disait Pessoa, la poésie est un chant sans musique. Je pense que la plume de Lobo Antunes est ainsi. Un chant sans musique.
Votre livre va être adapté au cinéma...
C’est une expérience incroyable. Je veux très bien séparer le livre du film. Je doute beaucoup qu’ils parviennent à réaliser un film à partir de ce livre mais les droits ont été vendus… Ils ont changé les personnages, l’intrigue, l’atmosphère, tout…
Vous êtes plus proche de "Mundus" ou de Prado ?
Des deux. Je suis quelqu’un d’ennuyeux, lent, avec une bonne mémoire, travailleur et discipliné. Là, je suis "Mundus". D’un autre côté, je suis émotif, rebelle, aventurier, romantique, donc un Prado.
Si vous viviez à Lisbonne, quel quartier de la ville choisiriez-vous ?
Je pense que ce serait le “Bairro Alto”, pour ses rues, ses couleurs, son atmosphère. De préférence dans un endroit avec une vue sur l’eau. L’eau est aussi importante que le son et les noms.