" ON N' ECRIT PAS MIEUX PARCE QUE L'ON A BEAUCOUP ECRIT "
Agustina Bessa Luis est un personnage étonnant .Imaginez une octogénaire, un petit chignon sur la nuque, l'œil pétillant de malice et le sourire facile, ajouter à cela un humour décapant et un sens de la répartie à toute épreuve.
Elle présentait à Paris son dernier roman" Le Principe de l'incertitude " traduit aux éditions Métailié, alors que sortait en même temps sur nos écrans le film éponyme de Manoel de Oliveira présenté au dernier festival de Cannes ,adapté de son roman.
AMMS: Agustina, bonjour. Pourquoi ce titre " Le Principe de l'incertitude "
ABL: Le titre portugais " A joia de familia " ne pouvait pas être traduit littéralement, l'expression française " Le bijoux de famille " n'étant pas un titre idéal. Le traducteur a décidé de reprendre le titre du film de Manoel de Oliveira qui est une adaptation de mon livre.
AMMS: A ce propos, vous vous connaissez de longue date avec Manoel, vous avez même très souvent écrit des scénarios pour lui et lui même a porté sept de vos œuvres à l'écran. Quel regard portez-vous sur l'homme et les interprétations qu'il a pu faire de vos livres?
ABL: plusieurs regards.
D'abord celui de l'amitié et du cœur, vous l'avez dit nous nous connaissons depuis de années. Ensuite celui du critique et celui de l'auteur. Parfois il ajoute dans le film quelque chose qui n'apparaît pas dans mon livre, mais qui me plait et me séduit. Parfois encore comme dans Le principe de l'incertitude , il s'attache à des choses qui pour moi ne sont que des détails, il s'éloigne alors de mon propos.
Disons que l'on cherche encore une affinité et que nous cultivons une tendre hostilité.
AMMS: Venons – en au livre en lui-même. Vous placez votre histoire dans cette vallée du Douro dont vous êtes originaire et on a l'impression que vous y concentrez toutes les vicissitudes du monde. Que pensez-vous de cette jeunesse que vous décrivez?
ABL: vous me demandez pourquoi le Douro, parce que c'est une région entièrement façonnée par la main de l'homme, que l'homme est à l'image de cette vallée, âpre , tour à tour structuré et destructuré. Alors cela engendre des situations extrêmes et ça réjouit l'écrivain que je suis. Quant à la jeunesse elle est partout la même inquiète, angoissée, avide d'une réussite facile et rapide et prête à tout pour y parvenir, mais elle n'est pas plus avide qu'elle ne l'était hier.
AMMS: Vos personnages pourtant évoluent dans une certaine perversité comme par exemple Taureau Bleu ou bien encore Vanessa et cependant malgré une certaine noirceur ils sont sensibles et attachants et bien qu'ils soient provocants il courent après quelque chose de très conventionnel comme le désir d'aimer et d'être aimer.
ABL:Non je ne les considèrent pas comme des êtres pervers Ils font seulement parti d'une jeunesse qui contribue à un changement. Ils font parti d'une société qui s'adapte comme n'importe qu'elle autre. On se débarrasse des difficultés, on préfère vivre dans une nouvelle facilité. Mon livre pose seulement le problème du désir humain. chacun veut se débarrasser d'un certain désir de lutte. Camila par exemple n'est ni une coupable ni une victime, par sa passivité elle engendre des réactions parfois malsaines, mais elle n'est jamais innocente. Les choses mêmes paraissent autre chose. Le bien n'est pas le bien, le mal n'est pas le mal. Il faut voir les choses au delà de ça.
AMMS:Cependant si on analyse le triangle composé par Antonio,Vanessa et Camila il y a comme une jubilation infernale qui peut sembler perverse.
ABL:Je ne le pense pas. Chaque situation est une mutation permanente, le changement ne dépend que du regard que l'on pose sur lui. Chacun est manipulateur et manipule et le sait. Par exemple Vanessa n'a jamais autant de pouvoir qu'elle le pense et Camila n'est jamais aussi triomphante que dans sa passivité.
AMMS:J'ai constaté tout de même que l'opinion que l'on a de vous est érronnée puisque beaucoup vous considère comme un écrivain de la perversité.
ABL:Non, pas du tout. La civilisation, elle ,est perverse. La perversité c'est la lucidité. C'est autre chose de plus inquiétant, de plus universel. C'est pour cela que les choses en elles mêmes ne sont pas interssantes. Ce qui est interessant c'est de réfléchir sur les choses, et si réfléchir c'est être perverse, alors je le suis.
AMMS:Votre livre s'ouvre sur cette phrase" on n'écrit pas mieux parce que l'on a beaucoup écrit"
ABL:Je suis d'accord avec moi-même. Rires…
AMMS:Expliquez-moi? Votre style est fascinant.Votre écriture est basée sur de nombreux aphorismes que j'appellerai aussi des petites explosions nucléaires, ou bien des phrases qui relèvent d'une philosophique ironie comme" la voiture est la troisième couille de l'homme", ou bien encore" aussi les meilleurs familles vivaient en bonne harmonie avec leurs voleurs et leurs putes, conscientes au fond qu'ils mettaient du piquant dans leurs petites vies bornées. Il y a dans le triomphe de la perversité, quelque chose de compensatoire des incertitudes humaines"
ABL:Les aphorismes sont là présents oui; mais ils ne sont pas explicables, ou si peut être , c'est dans ma facilité d'écrire sans doute. Les mots viennent d'eux mêmes , je ne me pose pas de questions , c'est comme ça et c'est tout.
Rires…
Et ne lui demandez pas pourquoi elle écrit c'est une question qu'on lui pose depuis l'age de vingt ans.
Agustina Bessa Luis, sa vie , son œuvre
Née en 1922 dans la région du Douro, son premier roman La Sibylle paraît en 1954 et depuis elle a écrit une cinquantaine de romans, mais aussi des pièces de théâtre, des chroniques et des nouvelles. Sa longue amitié avec Manoel de Oliveira a donné lieu à un véritable " mariage artistique" fructueux puisque de cette union sont nés sept films adaptés de ses romans. Le plus mystérieux reste LA VISITE OU MEMOIRES ET CONFESSIONS, car il s'agit d'un film testament que le réalisateur a fait mettre sous scellés et que l'on ne pourra voir qu'après sa mort.
A lire aux éditions Métailié:
LE CONFORTABLE DESESPOIR DES FEMMES
LA COUR DU NORD
LES TERRES DU RISQUE
PARTY
UN CHIEN QUI REVE
AMMS = Anne Marie Martins de Sousa
ABL = Agustina Bessa Luis
|